L'Oasis plongé dans un clair-obscur

C’est comme un mirage vaporeux qui flotterait toujours sur les eaux émeraude du Bassin… Le cinéma l’Oasis n’est  vraiment plus. Phare culturel de la presqu’ile, au cœur du village du Petit-Piquey  sur la commune de Lège-Cap-Ferret, il a  pourtant rayonné durant presqu’un siècle. De saison en saison, la salle attirait les  estivants et cinéphiles grâce à une programmation divertissante, loisir rafraîchissant après la plage ou lieu de repli par temps de pluie !

 En 2008, la sentence tombe.  Pour la famille Vidal exploitant le cinéma local, c’est un  scénario bien sombre qui se trame. L’année précédente, le passage de la commission de sécurité, ordonnée par la préfecture de la Gironde, a sonné le glas de l’exploitation de la salle en délivrant un avis défavorable. Parmi les points relevés, une installation électrique à revoir, le mur-écran instable… Rien de bien rédhibitoire ; cependant le coût des travaux s’avère élevé (entre 30 000 et 50 000 euros) pour espérer prolonger la carrière de l’Oasis, déjà miné par l’accélération du déficit de fréquentation depuis le transfert à un nouvel exploitant au début des années 2000.  

La salle de projection est toujours en place. Photo M.M.
La salle de projection est toujours en place. Photo M.M.

 

 Gilles et Betty Vidal, ses propriétaires actuels, se résignent à éteindre l’écran.  Un dessin animé de Walt-Disney  clôt définitivement la programmation, le 29 août 2009, en matinée. Deux jours avant la fermeture officielle. Enfants s’abstenir.  Le Petit-Piquey et sa presqu’ile tant prisée des vedettes du grand  (et petit) écran perd ainsi son dernier cinéma dans une forme de stupeur et d’incompréhension...



Des fauteuils amovibles

C’est l’histoire d’une passion familiale. Les ancêtres des propriétaires actuels, Désiré Dumur, ancien parqueur de Gujan-Mestras, comique troupier à l’occasion, et son épouse Julia Maleyran sont  à l’origine de la longue saga du cinéma du Petit-Piquey. Déjà, à la fin du XIXe siècle, le Café de la Marine s’anime joyeusement au son de l’orgue mécanique  et très vite embarque ses premiers spectateurs pour accompagner les balbutiements du cinéma public.  L’on s’y presse volontiers chez Dumur : le poète-cinéaste Jean Cocteau le fréquente dès 1918. Plus tard, en 1939, l’acteur Jean Marais se signale en sa compagnie et fait danser quelques jeunes filles du pays (1).

   Dans les années vingt, Irène, la fille Dumur, se marie avec Ernest Vidal, un Marseillais de souche, installé comme épicier-chineur sur la presqu’île. Le couple reprend le café, rebaptisé Les Tremières et crée une salle de spectacles qui accueille très vite bals et séances de cinéma ambulant. La salle est attribuée tantôt pour la projection de films, tantôt louée pour abriter bals et lotos. Elle s’équipe aussi d’une cabine de projection à poste fixe.  Dotée d’un système original de fauteuils amovibles, elle se transforme, à la demande, en piste de danse ou en parterre pour le cinéma…

Au cours des années cinquante, Paul  et  Josette  Vidal reprennent la direction du magasin de journaux et du café Les Trémières, le cinéma prend alors le nom du commerce familial devenu pour tous L’Oasis. 

 

 

La salle de L'Oasis est dotée de 216 fauteuils bleu outremer, fabriqués à Mussidan (24)
216 fauteuils à vendre... Photo Betty Vidal

En 1956,  la salle vétuste est démolie pour laisser place à un ensemble modernisé d’une capacité de 216 fauteuils fournis par une entreprise de Mussidan (24). C’est l’apogée du cinéma de proximité. Des séances, jusqu’à trois, sont proposées quotidiennement au plus fort de la saison estivale; à 21 h 15, en matinée,  à 15 h 15  les jours de pluie !  C’est à L’Oasis que viennent s’abreuver les amateurs de cinémascope et films à grand spectacle et à l’entracte, se régaler de chocolats glacés de chez Royal-Poulin... Quelques célébrités de l’époque y ont posé leurs séants, dont Jean Cocteau - lui aussi familier du bassin et autrefois aperçu dans l’ancien café Dumur -  signalé peut-être en compagnie de Jean Marais...



D'Arès à Figeac

Entre temps, Paul Vidal choisit de  développer un réseau de distribution d’envergure régionale : en tant qu’indépendant, il s’assure désormais l’exploitation des Tennis à Arès, une salle de cinéma aménagée dans une ancienne scierie, route de Bordeaux et louée à la mairie dans les années soixante.

Le  Rex à Andernos, dont il assurera la programmation jusqu’en 1992, rejoint le giron familial. Pour varier et coordonner l’offre cinématographique des salles, l’exploitant ferret-captien se procure une sélection de films  auprès des agences des « majors », Gaumont, AMFL, Disney, installées à Bordeaux … Les bobines sont alors acheminées par les bus de transport Citram. Leur projection est coordonnée entre les différents cinémas du réseau Vidal. Le spectateur a le choix : la salle, le jour, la séance.

Parallèlement à ses activités sur le Bassin-nord d’Arcachon, Pau Vidal  étend sa programmation aux salles de Langon (33), Sarlat (24)  et Figeac (47). Si le cinéma L’Oasis se maintient à l’affiche, l’entreprise familiale - le bar et salle de loto – est mise en sommeil.


 A partir des années soixante-dix, une révolution cathodique vient bouleverser la donne. La télévision qui essaime dans les foyers détourne les spectateurs du  grand écran.  Les professionnels adaptent leur offre. Mais beaucoup de petits cinémas ne résisteront pas à cette recomposition. Dans les années quatre-vingt-dix, l’Oasis n’ouvre plus qu’en fin de semaine, et bien sûr durant la saison estivale. Plus tôt, au cours des années quatre-vingts, le cinéma Le Tennis à Arès, qui lui aussi ne propose qu’une programmation estivale voit son bail commercial non renouvelé par la municipalité d’alors et se met hors-circuit, faute de rentabilité.

 Quant au Rex d’Andernos, les murs de l’ancienne salle des Lilas sont rachetés par la municipalité en juin 1992, après la mort du propriétaire. Faute d’accord, la famille Vidal cède l’exploitation du cinéma, reprise par Philippe Gonzalès, retenu par la municipalité. Plus tard, en 2002, ce dernier se voit confier la programmation estivale de la salle du Petit-Piquey. Gilles et Betty Vidal, qui ont pris la succession de l’affaire sont confrontés à un problème de rentabilité.  Les recettes sont en net recul. Les investissements engagés au cours des années passées pour maintenir le cinéma aux normes ne freinent pas la dégringolade.


« Un crève-cœur »

En 2008, l’avis  défavorable de  la commission de sécurité marque un coup d’arrêt. En l’absence de  solution de financement, sans manifestation d’un soutien public,  faute de pouvoir relancer l’exploitation de la salle sans risquer la casse, la fermeture est décidée. Déjà dépossédée du Bayonne au Cap-Ferret, la presqu’ile perd le dernier de ses cinémas.  « C’est un crève-cœur. Personne ne s’est battu pour sauver le cinéma. C’était pourtant un centre d’activité qui faisait aussi fonctionner le commerce alentour», affirme toujours Betty Vidal.

Au fond de la placette, face à la route de Bordeaux, encadré par le magasin de journaux L’Oasis et le bar Le Taouley, tous deux tenus par les époux Vidal, l’ancien cinéma attend son heure. Le hall d’accueil est agrandi et réaménagé pour accueillir un commerce de fruits et légumes. La salle de 300 mètres carrés dispose toujours de son écran mais ses fauteuils bleus sont promis à la vente ; dans le local technique encombré de vieilles bobines et quelques pellicules de films, le projecteur CinéMeccanica et son enrouleur auxiliaire sont en arrêt-image.

 

L'ancienne salle de cinémal'Oasis au Petit-Piquey à Lège-Cap-Ferrret
Le dernier cinéma de la presqu'île a fermé ses portes en 2009. Photo M.M.

Gilles Vidal évoque une éventuelle reconversion des locaux en lien avec l’ancien bar-salle de loto, lui aussi en jachère.

Une page a été tournée au Petit-Piquey. La raison l’a emporté sur la passion. Ce n’est plus un mirage. L’on ne danse plus, l’on ne joue plus au loto, l’on ne va encore moins au cinéma. La saga est terminée : L’Oasis fait relâche…

 

(1)   « Autrefois, la Côte Noroît » de Luc Dupuyoo, éditions Confluences 2006.

Michel Mahler