Les écrans fantômes du Bassin

Gujan-Mestras, Audenge, Andernos-les-Bains, Arès, Le Canon, Le Porge… Ces salles - si volontiers obscures - n’existent plus. La magie du cinéma s’est estompée jusque dans la mémoire des plus anciens, comme une empreinte de pied sur le sable, effacée par l’écume de la marée. En cinéma itinérant, puis à poste fixe, les écrans ont pourtant essaimé d'une commun e à l'autre, sous des baraquements, dans des salles de cafés ou de restaurants, transformés pour l'occasion en salles de projection.

Bien souvent animés par des passionnés, poètes, pionniers d'une nouvelle culture populaire. Pierrot Techeoueyres, né en 1924 à Biganos,  a été l'un de ceux-là...

 « Il y avait un cinéma en face de l’église [de Biganos], témoigne-t-il (1). Il avait pris feu. Alors j’ai racheté  [les locaux, NDLR], emprunté et fait un cinéma aux normes, en 1949, je crois »

Le Florida, donc,  proposait plusieurs séances hebdomadaires : le mercredi soir, samedi soir. Quelquefois les projections étaient doublées. « On faisait un croisement  [de films, NDLR] avec la salle de Gujan,  parfois il n’y avait qu’une copie. J’avais un projectionniste-opérateur. Ca travaillait. J’avais failli quitter l’usine [à la Cellulose du pin, NDLR]. Et puis il y a eu la télévision, se souvient Pierrot Técheouyeres. J’ai dû arrêter vers 1960 ».

L'ancienne salle Saint-Michel à Gujan-Mestras
Enfant du pays, Jean Dazens a fréquenté l'ancienne salle de cinéma Saint-Michel à Gujan-Mestras, aujourd'hui reconvertie à usage d'habitation. Photo M.M.

La discrète station balnéaire de Taussat, familière au peintre Henri de Toulouse-Lautrec et à l’écrivain François Mauriac, a dû à un exploitant de cinéma mobile de pouvoir - un temps - diffuser des films, dont les bobines étaient transportées par cars depuis Bordeaux.   Ainsi, de 1946 à 1952, Louis Lafon a organisé des projections en format 16 mm dans la salle de café du Mauret, à l’hôtel de l’Ermitage toujours à Taussat, mais aussi à Cassy (2). 

 

 



Soirées porno...

 

  Au centre d’Audenge, rue de l’Eglise, le  cinéma Familia, d’une capacité de 300 fauteuils, a fonctionné jusqu’en 1970 pour laisser place à un garage Ford.  La salle existante côtoyait la quincaillerie, la mercerie, l’étal du pêcheur ou la forge du maréchal-ferrant.  Paul Usureau,  qui exploitait les salles de Mimizan (40), Langon (33) et Montségur (09), a pris le relais en ouvrant le cinéma Plein-Air, route de Bordeaux.   

Pendant un temps, une soirée a été réservée au cinéma porno, les autres jours  à des films tous publics (3).

  Le bail d’exploitation n’a pas été renouvelé : en 1994, le Plein-Air a replié son écran.A Audenge toujours, Liliane Condé, née Gensous et native de Biganos, se rappelle de l’avant-guerre, lorsque  le cinéma faisait partie des attractions prisées par la jeunesse, à l’instar du bal. «  On dansait sur la place de la Mairie pour la Saint-Yves. Le garage Ford accueillait aussi une salle de cinéma, avec M. Jandrot, comme projectionniste. On enlevait les chaises et on faisait bal au Familia », témoigne-t-elle (4).

 



Le chaume et la bobine

Un autre ancien, Jean Dazens, né en 1927 à Mestras,  rapporte la transformation en salle de cinéma d’une ancienne usine de sardines, rue de l’Isère à Gujan. « En 1932,  l’exploitant de La Pergolette a fait bâtir à l’extérieur, sur une prairie, une piste de danse recouverte d’un toit de chaume, baptisée La Chaumière » (5). Hélas, la salle, comme d’autres de ces constructions en bois, a été consumée par les flammes en 1935 et ne fut jamais reconstruite.

Jusque dans les années soixante, un autre cinéma  existait route d’Arcachon, à la sortie de Gujan-Mestras : l’Eldorado construit en 1936 existe toujours. Le bâtiment a été reconverti à usage d’habitation

 

   .La salle Saint-Michel, rue du Théâtre, à quelques pas de la maison de Jean Dazens,  a résisté aux affres du temps.Restaurée  et transformée avec goût en habitation par un couple de  bijoutiers suisses, la bâtisse -rebaptisée Le Théâtre sur le fronton - a conservé une splendide façade de type mauresque, imaginée par son constructeur, le docteur Cassou. La salle de spectacle devenue propriété de la famille Destout, arrière-grand-tante de Jean Dazens a abrité un cinéma jusqu'en 1965. Cette parenté a permis au futur officier mécanicien de la marine marchande de profiter gratuitement des projections, le plus souvent aux séances du dimanche après-midi ou en soirée, le samedi à l'occasion,  et bien sûr les jours de fête; " et aux premiers temps du cinéma, se souvient-il, M. Faucon à la manivelle"

 

  



La "der" du "Docteur Jivago"

Odile  Coquillas, présidente  du club de troisième âge Les Genêts d’or au Porge se remémore les premières émotions cinématographiques  partagées au café du Centre, transformé en cinéma le dimanche après-midi par le couple Jambes-Bergey, dont le mari faisait office de projectionniste. 

«  C’est bien loin tout cela. Mais c’était l’une des principales animations au village. Le dernier film que j’ai pu y voir, se souvient-elle, c’est « Le docteur Jivago ». L’exploitation  du cinéma a cessé dans les années soixante. Le café, dont la partie privée est  toujours occupée par l’ancienne gérante, garde porte close depuis de nombreuses années.

Andernos-les-Bains, carrefour économique et commercial d’importance au nord du Bassin, a occupé une place centrale dans la diffusion du cinéma.  Hier, les salles Casino Le Miami, Le Rex aujourd’hui, demain Le Dolce Vita se sont maintenues à l’affiche.

 Avant la Seconde Guerre mondiale, on faisait aussi « cinéma » à Arès, route de Lège, Chez Perrucho, une salle de petite capacité  qui a dû fermer ses portes  dans les années cinquante.

  A Arès encore, avec l’autre cinéma Le Tennis ou au Petit-Piquey et sa salle L’Oasis, le cinéma a longtemps drainé son lot de spectateurs. Saison après saison, hiver comme été. Ces salles ont depuis fermé.


L'Excelsior en feu

Le Canon a possédé son cinéma : l’Excelsior. Il a été construit sur la presqu’ile par Henri Laviolle, au début des années trente. « Elle était accolée à la salle de billard du Café de l’Industrie, avec laquelle elle communiquait par un escalier, rappelle Luc Dupuyoo (6). Paul Ulrich, qui tenait alors l’Hôtel de Bayonne [et un cinéma attenant, NDLR] au Cap-Ferret, assurait la projection de films que venaient voir, ravis, les habitants du Canon, de L’Herbe ou de Piraillan ».

 Durant la Seconde Guerre mondiale, le petit cinéma du Canon a été réservé aux troupes d’occupation. Les séances ont cessé à l’Excelsior dans les années cinquante. Un temps, reconvertie en salle… de ping-pong, la salle a été à son tour détruite en 1968 par un incendie. Une résidence a depuis pris sa place, jouxtant le restaurant Arkéséon, lui-même successeur du Café de l’Industrie. 

 

Le cinéma Excelsior au Canon  a connu une fin de carrière... brûlante en 1968.
Le cinéma Excelsior au Canon a connu une fin de carrière... brûlante en 1968.

Après les fermetures du Bayonne au Cap-Ferret, de l’Excelsior au Canon, à Claouey aussi, enfin L’Oasis dans le village du Petit-Piquey et de la salle du Tennis à Arès, la presqu’ile ne possède plus de cinéma depuis belle lurette.  

A la fin du conflit 1939-1945, quatre salles assuraient l’offre cinématographique à Arcachon : Le Palace au Casino de la Plage, l’Olympia, l’Eden, rue Gambetta, Le Paris, rue du Port. A ces petites salles, leur a désormais succédé le Multiplex Grand Ecran, avenue Gambetta. C’est une autre histoire…

Michel Mahler

 

 

(1) (4) (5) « Passeurs de mémoire : portraits du bassin d’Arcachon », 2011. Edition d’art Dfuze by Kymzo.

(2) (3) « Ecrans magiques, grande et petite histoire des salles de cinéma » par Roland Castelnau Editions Le Festin, 1995.

 (6) « Autrefois, la Côte Noroît », 2006. Editions Confluences