"Ceux du rivage", oublié mais pas échoué

C’est un bien insolite potager qui vient de pousser aux abords du port de Larros à Gujan-Mestras en cet été 1943…  Débute alors - dans une insouciance apparente pour un temps de guerre -   le tournage du film « Ceux les rivages »  de Jacques Severac avec sa pléiade de vedettes de la scène ou du grand écran. Bien des années plus tard - c’est en 2013 - la projection publique d’une copie providentiellement exhumée donne à penser que le film tourné en val de Leyre restera pour la postérité «  un navet » échoué sur les bords du Bassin...

Tout au plus destiné à être remisé - à titre de curiosité - au fin-fond du Panthéon cinématographique français après une courte carrière de deux, trois ans d’exploitation à l’écran…

Juin 1943. Une pause sur le Bassin en cette période gangrénée par l’occupation des troupes allemandes. Jean Dazens a alors 16 ans. Comme beaucoup de Gujanais et de Mestrassais, le futur officier-mécanicien de la marine marchande assiste au  pacifique débarquement de l’équipe technique et des acteurs pour le tournage des extérieurs de « Ceux du rivage ».

Pendant ces quelques semaines, il est fréquent de croiser dans les rues ces célébrités de l’époque, logées pour la circonstance chez l’habitant, Aimé Clariond - de la Comédie-Française -, Line Noro, le grand Charpin

Jean Dazens a conservé un exemplaire du journal "La Petite Gironde" qui relate le tournage des extérieurs du film "Ceux du rivage", en partie tourné en 1943 à Gujan-Mestras. Photo M.M.
Jean Dazens a conservé un exemplaire du journal "La Petite Gironde" qui relate le tournage des extérieurs du film "Ceux du rivage", en partie tourné en 1943 à Gujan-Mestras. Photo M.M.

 

- l’inoubliable Panisse de « Marius » de Pagnol -, le « local » girondin Tichadel, Raymond BussièresRené Dupuy, la jeune première Blanchette Brunoy... « Charpin, se rappelle Jean Dazens, s’est arrêté à l’épicerie de mes grands-parents : l’acteur y avait essayé et acheté des sandales. Il faisait même beau ce jour-là ».

 



Mélodrame maritime

Le film de Jacques Severac est plutôt  à classer au rang de comédie, dans la catégorie mélodramatique, selon les critiques de l’époque.  Amour, passion  jalousie et pulsion meurtrière dans le monde de la pêche et de l’ostréiculture ont servi d’insoutenable trame au scénario. Gujan-Mestras a été choisi pour les scènes extérieures, au milieu des cabanes, des filets et des pinasses. Le port de Larros,  sa jetée, le moulin de Cantarane, plus loin devant la gare ou encore le cours de la République ont servi de décor naturel… Les figurants ont été recrutés selon les besoins parmi les habitants. «  Ca riait un peu sous cape, témoigne Jean  Dazens, des acteurs parisiens qui interprétaient des personnages du cru, c’était quand même un peu bizarre ». 


Sauvé de l'oubli

« Sur les rivages » s’échoue de longues décennies durant. Il s’en faut d’un hasard bienvenu pour exhumer le film. Jean Dazens, survenu à l’âge mûr des responsabilités, n’a pas pour autant oublié le tournage. Mais ses recherches à la cinémathèque de Paris restent infructueuses. Un ami gujanais de toujours, Jean-Pierre Dubourdieu, propriétaire des chantiers navals éponymes, parvient à retrouver  une copie de  « Ceux du rivage » dans les cartons d’un voisin.

 

« Un miracle », jure Jean Dazens. Mais aussi une inespérée « perle » du Bassin. Pour un juste retour à la conservation de la mémoire collective, une projection publique du film reconditionné est proposée au cinéma Gérard-Philipe à la Hume, en 2013. La foule est au rendez-vous. Avec le recul, Jean Dazens juge crûment le film : « un navet », convient-il avec indulgence.  « C’était une histoire qui se déroulait dans le monde ses ostréiculteurs. Ils criaient, s’engueulaient, mais personne n’est mort, en rit-t-il encore. Des scènes cocasses  lui reviennent à l’esprit. Comme ce bateau insuffisamment attaché et à la dérive,  dont les rouleaux de l’amarre s’étirent à la marée. « Peu crédible ! » tance le Gujanais. En fin de séance, Jean-Pierre Dubourdieu remettra la précieuse bobine à Marie-Thérèse des Esglaux, maire de Gujan-Mestras. « Sur les rivages » est désormais  préservé des… ravages du temps.  Pour mémoire…

 

Michel Mahler

Mais l’accueil est jugé excellent par l’équipe du film. En forme de remerciements, le producteur Paul Tissier décide de projeter le film, « en première mondiale » à Gujan. Promesse accomplie  le 4 octobre 1943 au cinéma Saint-Michel, rue du Théâtre. « Dans une ambiance de fête », rapportent les chroniques d’alors, pieusement archivés par Jean Dazens. De nombreux Gujanais ont tenu à assister à la projection de « Ceux du rivage ». Il ne manque pas un bouton de costume parmi les officiels  qui ont tenu à être de l’événement: Pierre Dignac, maire de La Teste, le docteur Louis Bezian, maire de Gujan-Mestras. «  Des jeunes filles de bonne famille ont proposé le programme  de la soirée au profit des prisonniers. 50 000 francs ont été  récoltés » relève encore Jean Dazens.  Sur les rivages de l’insouciance, mais en temps de guerre tout de même…

"Ceux du rivage", film tourné à Gujan-Mestras, présenté pour la première fois aux habitants, en octobre 1943.
Une "première mondiale" annoncée le 9 octobre 1943 à la une du quotidien "La Petite Gironde". Reproduction DR